Une brève archéologie des diskmags sur Amiga

L’histoire de la micro-informatique est avant tout celle des micro-informaticiens. A ce titre, elle peut être notamment documentée à l’aide des témoignages publiés par les fanas des technologies qui se sont succédé. Avant l’avènement du Net, c’est par notamment le moyen de fanzines sur disquettes que de tels témoignages ont pu circuler. Une brève archéologie des diskmags produit par la communauté Amiga à la fin des années 80 démontre la richesse du matériau disponible.
Quelques splash screens de diskmags sur Amiga
Mise à jour du 24/07/2018 : Ceux que le sujet intéresse sont invités à lire les articles « All mags are alike » et « Discmags = DELAYS! » publiés dans R.A.W. #3 en 1992. Ils éclairent de manière fort intéressante d’autres aspects du petit monde des diskmags sur Amiga, alors en pleine ébullition.

Un des aspects de la scène Amiga

L’Amiga fut la dernière gamme de machines grand public de Commodore. Sa commercialisation fut un échec aux Etats-Unis mais un succès en Europe. Sorti en 1987, soit deux ans après l’Amiga 1000, l’Amiga 500, grand rival de l’Atari 520 STF, suscita sur le vieux continent l’émergence d’une communauté internationale d’afficionados. Parmi ces derniers, d’aucuns constituaient une bande à part, relevant de ce qu’il convenait d’appeler – et qu’il convient toujours d’appeler, car fort heureusement, elle demeure -, la scène.
L'Amiga 500 de Commodore, sorti en 1985
La scène était avant tout structurée en groupes conduisant des activités allant du licite à l’illicite, voire au carrément mafieux. En cette fin des années 80, s’y côtoyaient ainsi de groupes de demomakers composés de coders associés à de graphistes et à des musiciens pour produire des démonstrations de savoir-faire à contempler – les démos, intros et autre cracktros -, et des groupes commercialisant le fruit de leurs piratages, composés de leaders, suppliers, crackers et autres swappers. Ajoutons à cela des sysops administrant des bulletins board systems (BBS), c’est-à-dire des serveurs de fichiers tournant sur Amiga rendus accessibles par modems, et l’inventaire des acteurs de la scène sera à peu près complet. Ah si ! J’allais oublier l’essentiel, à savoir l’utilisateur de base, souvent représenté de manière caricaturale en la personne du lamer. On y reviendra.
De tout cela, il ne serait resté que d’heureux souvenirs dans la mémoire des jeunes – et moins jeunes – d’antan si jamais certains n’avaient pas alors entrepris sans le savoir de se faire les chroniqueurs de leur époque en rapportant sur le moment ce qu’ils considéraient en être l’actualité. C’est le fanzine sur disquette, le diskmag, qui devait leur servir de média alors.
Des diskmags, il en eut à la pelle : Chit Chat, Cracker Journal, D.I.S.C., Deadlock, Fourth Dimension, Grapevine, Hack-Mag, Maggy, McDisk, Outer Limits, P.E.N.I.S., R.A.W., Rage!, Scene Lyrics, Scene Talk, Stolen Data, Suicid, Top Secret, Trade Center, Upstream, Visual Intensity, Zine, pour ne citer qu’eux. Les titres semblent suggérer ce qu’ils recèlent, des informations croustillantes sur ce qui pouvait se passer dans l’entre-soi de la scène. Toutefois, la consultation des menus listant les articles révèle combien il serait superficiel de se croire tombé sur des versions microcosmiques de Gala.

Une interface souvent léchée

Prenons Grapevine #8, édité par le groupe LSD. Liste des articles, navigation en cliquant sur le titre dans cette liste ou en saisissant un numéro de page, barre de menu pour accéder aux principales sections, texte scrollant dans la trame au pixel et musique de bonne qualité qu’on peut couper et rétablir : s’il n’en fallait guère pour que le lecteur soit satisfait – ce n’est que de nos jours qu’on déplorerait l’absence d’un moteur de recherche et d’un moyen d’exporter les articles.
Grapevine #8, publié en 1992
Encore fallait-il que cela soit au rendez-vous. De fait, certains diskmags pouvaient faire plus frustre. Par exemple, Stolen Data #7 souffre de la comparaison. Ici, les articles sont en petite quantité, ce qui doit peut-être tant à la ligne éditoriale qu’à l’interface, laquelle ne permet d’accéder aux articles qu’en cliquant sur les touches de fonction en nombre limité. A la décharge d’Anarchy, le groupe éditant Stolen Data, il y a deux années d’écart entre les numéros des diskmags cités. Une éternité offrant l’opportunité de s’améliorer beaucoup dans le monde de la micro-informatique en général, dans celui de la scène en particulier…
Stolen Data #7, publié en 1990
Vers la fin, l’interface de certains diskmags était particulièrement léchée, comme en témoigne celle de R.A.W. #9 qui exploitait les nouvelles capacités graphiques de l’Amiga 1200 doté du chipset AGA pour afficher en 256 couleurs.
La belle interface de R.A.W. #9, pour Amiga doté du chipset AGA uniquement
Le diskmag lui-même était souvent précédé d’une petite démonstration et/ou d’une série d’images produites pour l’occasion – des splash screens, dira-t-on. Une manière agréable d’accueillir le lecteur, voire de le faire patienter le temps que le programme principal soit décompacté en arrière-plan – avec 880 Ko de disponible sur la disquette au plus, un diskmag était généralement compacté, ce qui nécessite d’ailleurs de les faire tourner dans un émulateur pour accéder à ses articles de nos jours.
Un splash screen de Grapevine #8 par Watchman / LSD

Une mine d’informations sur la scène

Que trouve-t-on donc au menu de Grapevine #8 ? Le contenu listé dans la table des matières se révèle particulièrement éclectique.
Tout d’abord, le classique éditorial, qui en l’espèce mentionne l’existence d’un système de mots de passe donnant accès à un article secret – une marque de fabrique de la rédaction Grapevine, il semble. En l’occurrence, c’est « recoded » suivi d’Entrée qu’il faut saisir après avoir pressé ESC, ce qui donne accès à une liste des messages de membres de LSD à d’autres membres de la scène.
Par exemple, Watchman / LSD – dans la scène, on s’identifie par un couple [pseudonyme] / [groupe] – félicite Monty Python / LSD pour la qualité de son code : « How come you can code is so fucking good. Are you an alien or something? » Plus intelligible que le message de Torch / LSD à Marc Panther / Soudwave : « Oh, go on. Tell me. I’ll be your best friend for life. Honest! »
Rien de bien secret ici. Ce sont des greetings, un mode de communication par l’intermédiaire de messages publics dont l’objet est de contribuer à la réputation du destinataire tout en contribuant à celle de l’auteur par l’étalage de son réseau de relations. Pas de production de la scène qui ne contienne de greetings ; c’eut été comme publier un article scientifique sans mentionner une bibliographie – parfois pas toujours utilisée ! Du name dropping dira-t-on, le contenu des messages relevant souvent de la private joke et étant donc totalement opaque pour un tiers, au point que souvent les greetings se limitait à une liste de [pseudonyme] / [groupe] ? Sans doute, mais pas seulement, car si un thème revient dans les propos tenus par ceux qui décrivent la scène dans les diskmags, c’est avant tout celui de friendship.
Tournons les pages, ou faisons les défiler pour être plus exact. Après une aide, voici une partie adressée aux contributeurs. Il apparaît que tous les articles sont les bienvenus : « hints & tips, opinions, reviews, jokes, silly or serious stories, cartoon strips and just about anything else you can think of! » C’est sans doute moins par souci d’ouverture que de remplissage que cette ligne éditoriale est affichée : il faut trouver du contenu pour alimenter les numéros qui, vers la fin de l’Amiga, comprendrons parfois jusqu’à deux disquettes de 880 Ko de données compactées – dont des images, toujours volumineuses, il est vrai.
Des instructions sont prodiguées à l’attention des potentiels contributeurs. L’époque n’est pas encore au HTML, et chaque diskmag s’appuie sur un système spécifique pour gérer une présentation du texte qui restera toujours sommaire, mais efficace. En ce qui concerne Grapevine, il est possible de spécifier la couleur du texte, de diviser de moitié son épaisseur, de doubler sa hauteur, et de le faire clignoter en le précédant de séquences de caractères particulières. Ainsi, {2{9{8{7Hello permet d’afficher « Hello » avec des caractères d’un pixel d’épaisseur, en rouge, double hauteur, clignotant.
La partie suivante est consacrée à l’abonnement. Moyennant 8 livres sterling à faire parvenir par courrier postal (« cash is preferred »), il est possible de s’assurer de l’expédition des six numéros annuels le jour de leur sortie. L’abonnement rapportait-il ? Rien ne permet de le savoir, mais il y a lieu d’en douter. Peut-être cela rapportait-il à d’autres, tout particulièrement les PD distributors, c’est-à-dire ceux qui avaient monté de petites affaires pour distribuer moyennant finance des logiciels supposés dans le domaine public. Grapevine #8 s’ouvre par un écran enjoignant ces distributeurs – souvent perçus comme des parasites par une scène dont ils monnayaient les productions – de ne pas faire payer plus de 2 livres sterling le numéro. La relation aux PD distributors est d’ailleurs traitée sur cinq pages par Phreak / Jesters dans « Rip Me Off, Please! », plus loin dans Grapevine #8 – qui lui vaut un cinglant commentaire de Torch / LSD : « Most of the people responsible for the demos etc in such libraries are ‘scene’ members. In other words, software pirates. They seem to think its perfectly okay for them to copy. »
Avertissement aux PD distributors au chargement de Grapevine #8
Les annonces n’étaient même pas payantes dans Grapevine, mais ce n’était pas le cas pour tous les diskmags. Par exemple, les instructions aux annonceurs potentiels prodiguées dans Zine #10 stipulent qu’il faut payer 10 francs suisse (la somme est bientôt déclinée dans toutes les devises) pour trois annonces de 18 lignes, 34 caractères par ligne. Grapevine #8 contient bon nombre d’annonces, sous la forme de texte jouant sur les caractères pour produire des graphismes ou sous la forme d’images plus ou moins travaillées.
Annonce du groupe Dianetix au format image dans Grapevine #8
Qui annonce dans les diskmags ? Des groupes qui cherchent à s’étoffer en recrutant un musicien, un graphiste ou un coder. D’autres qui cherchent à attirer du monde sur leur BBS – dont il est possible qu’ils commercialisent l’accès pour télécharger des logiciels piratés à ceux que contribuer rebute – un ratio disabled sur une grosse BBS allemande, que rêver de plus ? Des particuliers qui veulent swapper, comprendre échanger par courrier postal des disquettes contenant des logiciels ici encore souvent piratés, mais pas que. Et aussi des groupes qui donnent exclusivement dans l’illégal, commercialisant des abonnements pour recevoir par courrier postal les derniers jeux dès leur sortie, des machines pour simuler les cartouches de jeu Super Nintendo, etc.
Mais le contenu, le contenu ! Le voici, classés en plusieurs rubriques : News & Events, Group Information, Interviews, Computer Information, Amiga Scene Information, Humour, Quizz, Miscelaneous. Et si cela ne devait pas suffire, qu’on sache que dans le dernier Grapevine #21 qui ne compte pas moins de 200 articles, on ira jusqu’à trouver : General Computing, Computer Gaming, Hacking And Telecommunications, Coder’s Corner, Amazing But True, Bizarre, Drugs (traitant le sujet au fond, comme par exemple « Should Cannabis Be Legalized? »), Fiction, Movies, Television And Other Media, Music, Fantasy Role-Playing Gaming, Poetry, Vegetarianism And Animals. Les rubriques sont parfois ad hoc, au gré des articles qui parviennent aux rédactions.
Parmi les rubriques incontournables, il faut relever News & Events, où la rédaction de Grapevine #8 a regroupé les dernières informations sur la vie de la scène. On y trouve notamment des articles annonçant de futurs parties, inévitablement centrée sur des concours de démos où les groupes du monde entier sont invités à étaler les talents de leurs coders, graphistes et musiciens durant quelques jours. Des comptes rendus de parties qui se sont tenues aussi. Tiens, en voici une qui s’est tenue à Nesles-la-Vallée à l’initiative du groupe IRIS. Elle aurait réuni plus de 400 personnes – l’entrée n’était pourtant pas donnée : 60 francs, ou 40 francs pour qui venait accompagné de… son ordinateur. Eh, l’Amiga 500 n’était pas un portable ! Allez-vous donc vous balader avec ! A noter que Shadow / LSD, qui tient la plume, rapporte entre autres un fait intéressant, à savoir que la party étaient sponsorisée par l’éditeur de jeux Titus et par Commodore France. « As all you know, only legal stuff, tool and programs were accepted », il précise, ce qui ne surprend pas quand on se rappelle les liens entre Titus et l’Agence de Protection des Programmes (APP).
Group Information réunit des présentations de groupes. S’agissant d’articles rédigés par des membres des groupes en question, la tonalité est évidemment hagiographique, mais cela n’en retire pas l’intérêt. Bien au contraire, il est très instructif de constater ce que les auteurs considèrent comme essentiel à dire, donc ce qui fait un groupe à leurs yeux. Ainsi, le groupe End Of Century 1999 montre qu’un groupe, c’est une identité collective à défendre : « We decided to put this in because certain people claim to be in EOC 1999 and yet they were « not », so here is a full member list ». Et l’appel aux coders qui suit l’annonce des productions en cours vient rappeler qu’un groupe n’existe qu’en tant qu’il produit, si bien qu’il lui est indispensable de recruter. Trouver les talents n’apparaît d’ailleurs pas chose aisée. Ainsi, Loco / Paragon présente son groupe comme le résultat de la fusion de Bohemians et Artic Force pour cause de pénurie : « The reason why we formed a totally new group, was that Artic Force was in a terrible need of graphicians. » Toutefois, il ne faut pas sous-estimer la nécessité pour un individu de rejoindre un groupe pour exister dans la scène – ceux qui peuvent être graphiste, musicien et coder à la fois sont rarissimes. Andy / Doom – au passage, « We desperately need a musician! » – explique « TKI joined us, as he was in need of a group to join, and so did T2 as well » et encore que « Deathlok/Eclipse (formelly Killers) left Killers in search of a new group to join. » Au passage, il faut constater que la scène est labile : les groupes vont et viennent dans la scène, de même que les membres vont et viennent dans les groupes.
Ce n’est là qu’une infime partie des renseignements qu’on peut tirer de la lecture des articles de la rubrique. Mais comme si cela ne suffisait pas, la rubrique Interviews contribue encore plus à nous édifier sur la sociologie de la scène à travers le récit que ceux qui la forment font non seulement de leurs groupes, mais aussi d’eux-mêmes. Il s’avère que les âges sont les plus divers, même s’il faut supposer que la moyenne doit friser la vingtaine : Clauz / Extreme a 17 ans, Pride / Brainstorm en a 20, Numitor / Pulsar en a 26, et Franz / Italian Bad Boys en a 40 ! Les uns et les autres sont notamment interrogés sur leur profil, leur hobbies, leur vision de la scène nationale et internationale – sur leur pays, les propos des uns et des autres sont parfois cruels : « (lame?) » interroge le français Clauz / Extreme ; « a bit lame » déclare le danois Krueger / Kefrens -, leur classement personnel de ses groupes et membres les plus méritants, leur groupe et ses projets.
Dans Computer Information, les articles abordent les sujets les plus variés en lien avec la technique. Dans « Coder’s Corner », Orcrist / LSD explique – bien succinctement, mais tout de même – comment programmer de la 3D en temps réel en s’appuyant notamment sur le Blitter, un des coprocesseurs graphiques de l’Amiga. Plus loin, Ken D. passe en revue l’Amiga 500+, une nouvelle version de l’Amiga 500 doté de coprocesseurs légèrement amélioré, mais surtout d’un nouveau système d’exploitation en ROM : le Kickstart 2.0 remplaçant le Kickstart 1.3. Dans l’article suivant, Darren Ewaniuk apporte un complément utile en expliquant comment installer un interrupteur pour basculer entre les deux ROM, et ainsi résoudre les problèmes de comptabilité ascendante. Dans un tout autre registre, celui beaucoup plus obscur du hacking, Shadowrex rapporte les consignes prodiguées par AT&T à ses clients pour lutter contre le piratage de calling cards – avec le détournement de PABX d’entreprise, le procédé en vogue pour appeler à moindre frais des BBS à l’étranger, comme le prouvera le démantèlement de tout un réseau fin 1994. Enfin, pour rester dans l’actualité du moment, rajoutons qu’un anonyme dresse sur par moins de neuf pages un inventaire des différents game doctors sur le marché – « ‘Game Doctor’ is the name giving to devices that can read the ROM on the video game cartridges and store it on floppy disk », pour ceux qui l’ignoreraient encore.
La rubrique Amiga Scene Information relève presque du divers tant le contenu est éclectique. Tous les articles sont toutefois centrés sur la scène, leur objet étant d’en commenter les pratiques ou de les exposer de manière pédagogique. En tant que tels, leur lecture permet de se faire une idée des problématiques du quotidien qu’affrontaient les possesseurs d’Amiga impliqués d’une manière ou d’une autre dans la scène.
Et d’abord, comment alimenter le lecteur de disquette vorace de la bête ? Dans un passionnant « A Swapper Guide » de pas moins de sept pages, Phreak / Jesters explique notamment comment pratiquer le stamp faking pour limiter les frais de port et échanger ainsi plus facilement des disquettes par courrier postal. Ce n’est pas en recouvrant le timbre de résine qu’on y parvient, il explique, avant de dérouler sa méthode en cinq étapes consistant à imprimer de faux timbres, qu’il juge imparable – « Fools them everytime ».
Comment tromper la royale Poste selon Phreak / Jesters dans Grapevine #8
Mais enfin, « Piracy – Is It Really A Crime? » Sur deux pages, mUB / LSD disserte de la question pour en venir à dénoncer les éditeurs de jeu qui font de l’argent sur le dos des développeurs et qui mentent en prétendant que si leurs logiciels étaient moins piratés, ils seraient moins onéreux. Il conclut par un jugement de Salomon devant la logique duquel ne reculerait sans doute pas un économiste marxiste : « Keep the piracy balance level continue on your quest to pirate software (though it is immoral etc.) but don’t be too greedy (let the developper live but strangle the capitalist) ».
D’autres problématiques sont abordées, qui concernent moins le lamer. Le ripping, c’est-à-dire le vol de code, de graphisme, de musique et même d’articles pour être réutilisé dans d’autres productions par de individus peu scrupuleux qui peuvent aller jusqu’à se les approprier est une source de préoccupation récurrente. Fort heureusement, un diskmag offre une tribune pour faire justice. Aussi Steinar / Addonic en profite-t-il pour se lamenter sur les trois pages de « Ripping Is Not The Only Sin » que Quartz a sorti un music disk – une compilation de musiques – où le groupe a repris, sans lui demander sa permission, une de ses compositions en écorchant son titre, en oubliant de lui attribuer, et en poussant l’audace jusqu’à modifier un instrument – « This is the jewel in the crown ! » On comprend qu’être accusé de ripping, ce n’était pas rien dans un milieu où la hiérarchie symbolique se fondait sur le mérite personnel. Car comme Conquest / Anarchy l’explique dans « lamers…Get Lost! » publié dans Stolen Data #10, « There are two kinds of scene: The ‘good’ one also known as the elite and the bad one which consists of guys called ‘lamers’ by the elite one! The first one works very hard to set new standards on Amiga… they only produce quality stuff and want to see back stuff of the same quality while the lamers rip it all to get a few credits and to boast around! » On reviendra plus loin sur la figure du lamer, le ripping n’étant pas le seul crime de lèse-majesté qu’il puisse commettre.
Noter que c’est dans « Rogues Gallery » de la rubrique Amiga Scene Information que résident de rares photos de l’époque, numérisées avec plus ou moins de bonheur. L’occasion de mettre des visages – qui pour certains sont bien ceux d’adolescents de leur époque ! – sur Ford / LSD, Ken D., ainsi que Mutant Mango et Shame, tous deux membres de Quartz.

Pour le reste, un contenu riche de son éclectisme

Les rubriques Humor et Quiz qui suivent sont de moindre intérêt pour se replonger dans l’époque. De ce point de vue, Miscellaneous est plus édifiante, permettant d’accéder non plus seulement à des aspects de la scène, mais plus généralement de la société d’alors.
En décrivant la manière de bidouiller un « extremely effective « bugging » transmitter with a maximum power output of 2 watts! Tunable 88 to 100Mhz, of course… », Maxima / LSD nous rappelle l’univers disparu de la CB. James 3 / Pol?rone produit un guide très complet des épisodes de Blake 7, présentée comme une série de science-fiction de la BBC très populaire. MFD / The Silents débat d’un sujet crucial « from my own observations made over the the last fifteen years of regularly watching our national sport » : quelles sont les équipes de football les plus fortes et les plus faibles du moment ?
L’implication des auteurs dans la rédaction d’articles de Miscellaneous varie considérablement. Visiblement, il n’est pas attendu d’eux qu’ils produisent leur propre réflexion, mais qu’ils rapportent quelque chose d’intéressant, quitte à ce que le travail se limite à reprendre un écrit publié ailleurs. Le lecteur passe donc incontinent d’une simple chronique de faits divers repompée – dans « Fighting Talk », un anonyme reprend de GREEN une liste d’« exploits » commis par des activistes environnementaux – à un récit très personnel – dans « Going To A Cremation », mUb / LSD raconte sa première expérience d’une crémation qu’il dépeint sous un jour ridicule. Ce sont les articles de ce dernier registre qui sont les plus riches. Citons notamment « Attitudes Toward Disabled Peoples » où Fish / LSD rapporte sur pas moins de 14 pages son expérience de personne handicapée, vissée sur un fauteuil roulant depuis trois ans du fait d’une sclérose en plaques. « I had friends while I was walking, but as soon I went into the chair, my so-called friends didn’t want to know me any more », il explique. Mais plus loin, pour l’honneur de la scène : « I was a bit scared on how I would be accepted at first, but most of the Amiga freaks I know have treated me as they would any other able-bodied person, except they don’t always think I may need help with my chair into the car or stuff like that. » Poignant.
Et de là, le lecteur passe à tout autre chose, car dans « Home Distilling Or How To Make Rocket Fuel », Pazza / LSD explique par le menu comment, en cherchant à s’enivrer avec son pote Monty Python / sans-doute-du-même-groupe un soir de dèche, ils ont bricolé un alambic à l’aide d’une cocotte-minute pour distiller du vin rouge dans l’espoir d’en tirer un ersatz de whisky… Dans Miscellaneous, tout est décidemment à l’avenant.
Qui a du temps à tuer peut se faire meurtrier en lisant tout ce qui lui tombe sous la main. C’est l’opportunité de découvertes. Rétrospectivement, on trouvera à l’éclectisme des articles des diskmags non seulement le charme, mais l’utilité, d’avoir attiré l’attention de lecteurs sur des sujets auxquels ils ne se seraient jamais intéressés par défaut – qui plus est en anglais. De quoi donner matière à réflexion quand désormais l’accès à l’écrit se fait via un moteur de recherche qui ne retourne jamais que les articles traitant précisément du sujet sur lequel on les interroge…

Le lamer, bouc-émissaire de la scène

Chose promise, chose due. Il a été évoqué plusieurs fois, et il faut maintenant en dire plus à son sujet. S’il est un acteur de la scène qui n’est pas à la fête dans les diskmags, c’est bien le lamer.
A partir du numéro 6, Stolen Data publie la « Lame letter of the issue » qui permet de mieux cerner ce qui est reproché à cet acteur de la scène frappé d’ostracisme. Mole / Anarchy commente un courrier de Phoenix / Timecode, qui lui adresse deux disquettes pour commencer à échanger avec lui : une liste de ce qu’il détient et une version certainement piratée de Wings of Fury. Que n’a-t-il pas fait ! « For the first and the last time I AM NOT A FUCKING CHARITY! », écrit un Mole qui estime visiblement ne pas avoir de temps à perdre avec quelqu’un qui prétend accéder à lui – même si c’est visiblement aussi humblement que poliment. Visiblement très irrité, Mole / Anarchy voue Timecode aux gémonies en promettant de se moquer du groupe systématiquement dans les numéros à venir du diskmag.
Le lamer, c’est celui qui voudrait en être mais dont la maladresse – ou, circonstance tout à fait aggravante, la cuistrerie – démontre qu’il ne le peut pas. C’est un repoussoir absolu, et il n’y a visiblement rien de pire que d’être accusé d’être un lamer, surtout dans la tribune publique que constitue un diskmag. Tout impétrant est un lamer en puissance, aussi est-il attendu de lui qu’il fasse profil bas, qu’il n’ose pas déranger ceux au niveau desquels il ne s’est pas hissé et que surtout il ne s’auréole que du mérite que les autres lui reconnaissent à la lumière des fruits de son labeur, et pas d’une once de plus.
A moins que ce ne soit l’inverse, le terme de lamer a donné celui de lame pour désigner une activité qui ne présente pas d’intérêt. Dans Stolen Data #8, Chromag / Cult revient dans « Cool Or Lame Swapping! » avec un peu d’amertume sur sa pratique intensive du swapping, qu’il juge rétrospectivement lame : « What I want to say is that hanging in front of XCopy and just copying, copying, copying… is not the way to get friends. » Comme quoi, on n’est jamais à l’abri de soi-même.
Il ne faut pas pour autant rester sur l’image d’une scène dont la passion des membres serait de désigner le bouc-émissaire. Pour finir sur une note plus consensuelle, on citera donc Franz / Italian Bad Boys, dans l’interview précédemment citée : « I think the best thing the Amiga given me was that thanks to this machine I’ve a lot of friends around all the world, guys that I never saw and probably never will I see, and we are really friends, as dudes. This is a marvellous thing! »

Pour finir… et pour toujours

La sortie des diskmags – des mensuels au plus – ne respectait pas toujours une périodicité rigoureuse pour des raisons diverses et variées, dont certaines paraîtront certainement familières à qui a un jour travaillé dans la rédaction d’un magazine des plus classiques. Ainsi, dans sa contribution à l’éditorial de Grapevine #21, devenu bimensuel à partir du #9 par manque de temps, Oedipus / LSD s’excuse du retard en expliquant que le disque dur de Pazza / LSD a crashé, entraînant la perte de nombreux articles. Il explique aussi que l’organisation de l’équipe a changé, le dit Pazza ayant renoncé à son rôle de rédacteur en chef pour passer la main à Oedipus.
La durée de vie des diskmags doit s’apprécier à l’aune de celle de la scène Amiga qui n’aura somme doute duré que quelques années. L’Amiga 500 apparaît en 1987, et Commodore met la clef sous la porte en 1994. Deux ans auparavant, le constructeur avait tenté de lutter contre la déferlante du PC en renouvelant sa gamme, notamment avec l’Amiga 1200, mais la tentative avait échoué. La scène Amiga ne survit pas, du moins sous la forme qu’on pouvait lui connaître. Quelques années, c’est bref, mais il suffit de comparer la Megademo de Red Sector Inc. de 1989 et How 2 Skin A Cat de Melon Dezign en 1993 pour comprendre qu’en très peu de temps, la scène a pu révolutionner ses codes.
La consultation d’une liste de diskmags laisse entendre que ce n’est que vers la toute fin des années 80, et même plutôt le début des années 90, que le genre s’est développé sur Amiga. Les derniers numéros de nombre d’entre eux remontent à la disparition de Commodore. Grapevine #21 sort en 1995, Top Secret #16 en 1994, R.A.W. #9 en 1995, etc. La disparition de l’Amiga a nécessairement contribué à tuer les diskmags, mais il ne faut pas non plus sous-estimer d’autres facteurs. De fait, les diskmags cités ont fait preuve d’une exceptionnelle longévité, car rares sont ceux qui ont dépassé les vingt numéros. Pourquoi ?
Ici encore, la lecture des articles renseigne sur ce qui a pu survenir. Dans Grapevine #21, Pazza / LSD fait ses adieux sur trois pages. « Now I have a job, a wife and a house (I moved from a flat). I have other hobbies as well as my Amiga I wish to pursue, and a busy social life. », il explique. La vie c’est la vie, et elle ne se déroule pas que sur écran. Ou encore, dans Stolen Data #9, RokDaZone étale sur quatre pages son mécontentement de voir les rédactions de diskmags si peu récompensés de leur labeur. « So, why are editors still regarded at as second class dudes? », il s’insurge après avoir rappelé qu’un diskmag sans contenu ne saurait présenter d’intérêt. Il n’annonce pas renoncer pour autant, mais il l’a décidemment bien mauvaise. Sans doute, le manque de reconnaissance a-t-il pu en décourager d’autres. Dans Chit Chat #14, r@T@p signe un éditorial comminatoire dans lequel il reproche aux lecteurs de ne pas assez contribuer : « If the support fort issue 15+ goes on this particular one we will definitely STOP making Chit Chat !! » Menace mise à exécution d’ailleurs, Chit Chat s’étant arrêté au numéro suivant…
Peut-être certains diskmags se sont-ils poursuivis un temps sur le Net, à l’exemple de R.A.W. dont le numéro 9 annonçait avec fierté le succès de R.A.W. on-line, avec plus de 300 hits par jour. Le site était accessible à une URL qui aujourd’hui a pris le cachet du vintage parce que renvoyant à un répertoire d’utilisateur, http://www.xs4all.com/~blahh, mais il a bien évidemment depuis longtemps disparu en laissant moins de trace que la version disquette – de quoi s’inquiéter plus généralement pour la préservation de tout contenu publié en ligne.
Un quart de siècle après, le fruit du travail laborieux des rédactions et des rédacteurs a fort heureusement été conservé, et la seule lecture superficielle d’un numéro d’un diskmag entreprise plus tôt veut démontrer la richesse du matériau que ce travail constitue pour reconstituer une période révolue. Qui s’intéresse aux diskmags en trouvera facilement des palanquées sur plus d’un site Web à l’aide d’une recherche à base des mots clés « Amiga » et « diskmag« , en commençant par le site Kestra, tout simplement. On murmure que le site http://grandis.nu/ donne accès à un site FTP dont le répertoire Commodore_Amiga contiendrait un répertoire TOSEC (The Old School Emulation Center, pour les intimes), lequel contiendrait un gigantesque répertoire Commodore Amiga – Diskmags, l’équivalent de la bibliothèque d’Alexandrie en ce qui concerne les feuilles de choux numériques dont il a été question ici. Mais chut ! Je ne vous ai rien dit…
Dans une belle critique du film Les invasions barbares, Gérard Allard revient sur ce fascinant passage où la caméra s’attarde sur quelques-uns des ouvrages trônant dans la bibliothèque d’un intellectuel disparu. Rebondissant sur l’évocation du journal de Samuel Pepys, l’auteur écrit : « cet homme, qui n’était pas grand-chose, a raconté son époque sans le savoir, en se racontant tout bêtement. » Cette phrase si joliment tournée, je veux l’emprunter pour dire ce que les auteurs des textes, parfois très personnels, que j’ai évoqués peuvent apporter de nos jours. Si contribuer à des fanzines sur disquettes a pu paraître superficiel à l’époque, cela n’apparaît pas l’avoir été rétrospectivement. Mais quelle surprise ? Il n’y a jamais rien d’inutile dans ce qu’on fait dès lors que c’est créatif, quitte à ne pas l’être sur l’instant.

Pour en savoir plus…

Sur l’histoire de Commodore qui est aussi une grande partie de l’histoire de la micro-informatique, il est indispensable de lire le fascinant ouvrage Commodore: A Company on the Edge de Brian Bagnall publié par Variant Press en 2010.
Sur l’histoire de l’Amiga en particulier, le second opus du documentaire From bedrooms to millions sous-titré The Amiga Years, sorti en 2016, est tout aussi incontournable.
A noter, Got Papers?, une initiative de préservation du patrimoine de la scène qu’il faut applaudir à tout rompre. L’idée est de collecter les courriers papier qui pouvaient être échangés entre membres de la scène de tout niveau.
Une brève archéologie des diskmags sur Amiga