Fessebouc, l’Internet des neuneus ?

L’affaire Cambridge Analytica se définit avant tout par l’empressement avec lequel les médias mainstream ont communiqué sur la question de la propriété des données personnelles, contribuant à la constituer en problème auquel les pouvoirs publics sont invités à apporter sur le champ une solution.
Facebook, the leaking ship
L’histoire dira si cette affaire est le scandale qu’on prétend.
Dans sa version de base, des universitaires pervertis par l’appât du gain auraient siphoné les comptes de millions d’utilisateurs de Fessebouc au moyen d’un subterfuge, puis utilisé ces données pour déterminer le message à tenir selon le subconscient d’électeurs, lequel moyen aurait permis de piloter la campagne d’un démagogue, ce qui aurait déterminé l’élection de ce dernier au poste de leader du monde libre. Naufrage de l’Humanité.
Comme on le voit en la présentant ainsi, l’histoire tient du récit mythologique. C’est les hommes précipités dans le malheur par ceux d’entre eux qui ont accédé au moyen de les agir comme des dieux.
Mise à jour du 15/08/2018 : Ajout de Decentraleyes au rang des extensions à installer.
Mise à jour du 17/04/2018 : Découvrant ici que Fessebouc-émissaire est désormais chargé de tous les maux d’Internet car il est solvable, je rajoute un petite section sur les précautions à prendre par l’internaute lambda pour protéger un peu sa vie privée quand il navigue sur le Web.
Mise à jour du 06/04/2018 : Découvrant ici (via l’excellent Hacker News) que l’université de Berkeley propose gratuitement un cours de Data Science (Data 8X) aux profanes, je le recommande à ceux qui voudraient faire l’effort de s’instruire.
A écouter en lisant l’article…
L’incrédule ne manque donc pas de questions à poser, en premier lieu sur l’efficacité prêtée au savoir-faire de Cambridge Analytica. Force est de constater qu’on semble assez étrangement prendre son discours commercial pour argent comptant, alors que s’il y a bien un discours par lequel l’entreprise saurait mentir, c’est bien celui qu’elle avait intérêt à tenir à ses prospects. Autant accuser un car salesman d’avoir vendu une Ferrari alors qu’il n’a vendu qu’une Twingo en la faisant bien naturellement passer pour telle. Il ne faut pas oublier qu’un « scandale » est avant tout la mise en scène de la révélation d’une vérité, mise en scène orchestrée par ceux qui y ont tout intérêt, à savoir les médias à l’origine de la révélation.
En quoi consiste la vérité dans l’histoire ? Pour l’heure, en des faits qui sont parfaitement avérés car même Fessebouc ne les dément pas, au contraire : le réseau social a accumulé des données personnelles dont il a été fait usage à l’insu de ceux auxquelles elles se rapportent – on ne dira pas que ce sont les leurs, mais il est certain qu’ils en ont au moins été coproducteurs. On remerciera donc les médias cités à l’instant pour avoir révélé l’affaire en faisant du tapage – la mise en scène était sans doute le prix à payer pour que l’utilisateur de base de Fessebouc y prête une nécessaire attention.
L’informaticien de base que je suis ne peut s’empêcher de soupirer en entendant les cris d’orfraie.
C’est que pour lui, les responsabilités sont partagées. Enfin, diable ! que croit-on qu’il arrive quand on montre ses fesses partout ? L’utilisateur de Fessebouc semble se définir comme un analphabète de l’informatique qui, plutôt que de se donner la peine de passer quelques heures à apprendre comment créer ne serait-ce qu’un blog, ce qui le double d’une feignasse, a préféré opter pour un outil se faisant passer pour gratuit, comme si une telle chose pouvait exister, ce qui triple d’un crétin, pour publier à la face du monde des données très personnelles, ce qui le quadruple d’un exhibitionniste.
Somme toute, Fessebouc, c’est alors assez l’Internet des neuneus, et il en résulte inévitablement que la multitude de procès intentés à Internet depuis que n’importe qui le fréquente sont désormais intentés à la firme, puisque en la créant, Marc Zuckerberg a fait la bêtise de se désigner comme un potentiel responsable – le (fesse)bouc-émissaire, si l’on veut. Ainsi, quand il vous arrive quelque chose sur Internet, vous ne pouvez pleurer que sur vous-même sans espoir de réparation. Quand il vous arrive quelque chose sur Fessebouc, vous pouvez accuser la firme et gagner de l’argent à force de damages, échelle punitive bientôt.
Fessebouc-émissaire
Ce que je lis ici ce matin vaut bien une mise à jour de cet article. Ainsi, on accuse désormais Fessebouc de collecter des données personnelles sur les internautes alors qu’ils circulent sur des sites qui sont hors de son apparent giron.
C’est extrêmement comique, car c’est le principe de base sur lequel repose le business model des régies publicitaires sur le Web, depuis qu’elles existent. Et c’est quelque chose à quoi les utilisateurs contribuent largement en se connectant à leur compte Fessebouc avant d’entreprendre de naviguer ici et là.
A l’attention de ceux qui le découvriraient, je rajoute à la fin de cet article quelques recommandations pour naviguer sur le Web en profane un peu averti du fait que sur quel que site que vous vous rendiez, on chercher à vous soutirer des données personnelles.
En conséquence, les leçons à tirer par les utilisateurs de Fessebouc seraient que :
  • l’informatique, ça n’est pas simplement des boutons qu’on presse, mais des programmes dont il est intéressant de comprendre le fonctionnement ;
  • il n’existe rien de gratuit, et certains peuvent se payer simplement de ce qu’il ne vous coûte rien de produire, car c’est aussi très personnel ;
  • quand le monde entier peut vous lire, vous voir et vous entendre, mieux vaut y réfléchir à deux fois avant de publier quelque chose en ligne.
Que de révélations ! Du moins l’élection de Trump aura-t-elle permis au lambda de vivre cette épiphanie…
Toutefois, il est vrai qu’à juger qu’il ne devait jamais arriver que ce qu’il arriva, que donc ce qu’il est arrivé à autrui est bien mérité tant il s’est montré naïf, on en arriverait rapidement à ne plus reconnaître qu’une loi, celle du plus fort. L’informaticien de base que je suis ne devrait donc s’en prendre qu’à lui-même si, par exemple, alléché par la perspective de rendements prometteurs, il acceptait la proposition de son conseiller bancaire d’acheter des produits financiers sans chercher à y rien comprendre, et de là perdait tout.
Il faut donc bien convenir qu’il est bon et juste de protéger les gens contre les effets de ignorance, car c’est simplement reconnaître que chacun n’est pas en capacité – et quand bien même, n’aurait simplement pas le temps – d’être le Pic de la Mirandole de son époque, ce dont des aigrefins se font une vocation d’abuser.
Il n’en demeure pas moins qu’il ne faut pas tout attendre des autres, et il est aussi bon que chacun fasse un effort à la hauteur de ce qu’il peut. Ainsi, pour le développeur de base que je suis, l’affaire Cambridge Analytica impose de se renseigner un peu sur ce qui se fait désormais d’amusant avec les données. Que soit donc inscrit au programme de ce blog une initiation au Machine Learning. Comme Laurent Fabius l’avait justement rappelé en citant Chateaubriand dans un petit discours, « pour être l’homme de son pays, il faut être l’homme de son temps ». C’était bien dit. Dont acte !
Quant à ceux qui ne sont pas développeurs et qui n’ont pas l’intention de le devenir, ce qu’on peut regretter mais qui est donc parfaitement légitime, ils peuvent suivre ces quelques conseils pour circuler un peu moins les fesses à l’air sur le réseau de réseaux en général, c’est-à-dire le Web :
  • N’utilisez surtout pas un navigateur tel que Chrome, qui n’est qu’un aspirateur à données personnelles. Utilisez Firefox. Une fois Firefox installé, réglez ses options pour désactiver toutes les fonctionnalités qui par défaut vous conduisent à laisser des traces derrière vous sur votre PC :
    • désactivez l’enregistrement des mots de passe ;
    • activez le mode de navigation privée par défaut.
  • Aussi attentive que la fondation Mozilla soit au respect de la vie privée, Firefox n’en permet pas moins aux sites Web de s’appuyer sur des fonctionnalités qui peuvent conduire à attenter à cette dernière : les cookies, les scripts, etc. Cela se comprend, car il s’agit de fonctionnalités de base des sites Web, qui ne visent pas qu’à vous demander de montrer vos fesses. Pour pouvoir contrôler ces fonctionnalités, il faut passer par des extensions de Firefox qui s’installent très simplement :
Cookie AutoDelete Cookie Auto-Delete pour supprimer les cookies, ces petits fichiers que les sites Web créent sur votre PC et qui leur permettent de vous suivre au fil de votre navigation, y compris de site en site.
NoScript NoScript pour activer sélectivement les scripts, ces petits programmes logés dans les pages Web qui permettent aux sites Web de rendre le contenu des pages interactifs, mais aussi de collecter des données sur vos actions.
uBlock Origin uBlock Origin pour ne plus jamais visualiser aucune publicité dans les pages Web, y compris dans les vidéos sur YouTube.
HTTPS Everywhere HTTPS Everywhere pour échanger par défaut les données avec le site Web via une connexion cryptée (pour autant qu’ils le permettent, mais c’est toujours plus fréquent).
Decentraleyes Decentraleyes pour éliminer les données privées des requêtes cachées effectuées par une page Web à un réseau (Content Delivery Network) d’où elle tire un contenu nécessaire pour son fonctionnement.
PS : Non, je n’ai pas oublié de terminer l’article sur l’usage avancé du Copper. La suite arrive bientôt.
Fessebouc, l’Internet des neuneus ?